
— Allez, Dova ! Contracte-moi ces abdos, nom de Dieu, ou tu vas être en retard ! m’encouragé-je, les dents comprimées.
L’acier glisse sous mes doigts devenus moites par l’effort, les muscles de mes cuisses me brûlent. Plus que quelques marches, et la récompense sera à portée de main. Pourvu que, ce soir, le spectacle soit encore plus impressionnant que les années précédentes. J’ai toujours adoré l’euphorie de la foule qui jaillit dans l’écho des immeubles en contrebas.
Enfin, le dernier échelon.
Ma vision se dégage des rangées interminables de briques rouges. Subitement, mes phalanges se rétractent sur le métal glacé. Je ne m’attendais pas le moins du monde à cette scène.
Encapuchonnée et tout de noir vêtue, une silhouette est figée sur ce toit pourtant systématiquement désert. La blancheur de ses semelles est si proche du rebord qu’une simple bourrasque pourrait le faire chavirer. L’effacer de ce monde.
J’achève mon ascension sans bruit, puis m’adosse contre les sorties de cheminée qui, en ce mois de novembre, commencent à tourner à plein régime dans toute la ville de Londres, créant quelques bandes de brouillard. Néanmoins, celles-ci demeureront inertes cette nuit, l’immeuble étant abandonné depuis longtemps. Enfant, je pensais même qu’il était hanté lorsque nous passions devant avec mes parents.
Mais ce soir, c’est un spectre auquel je ne m’attendais pas qui l’habite.
Comment en est-il arrivé à cette situation ?
Une brève seconde, son pied s’élève dans l’air, le laissant en suspens.
— Si tu pouvais te dépêcher de sauter, tu vas finir par me gâcher le spectacle !
Chaque fibre de son corps se rigidifie sous la surprise.
Il vacille, puis recule.
De nouveau ancré sur la terre ferme, sa tête bascule dans ma direction et je respire un peu mieux. Il renverse la capuche de son sweat d’un geste sec pour m’observer plus nettement malgré la faible luminosité.
C’est un garçon.
Je le dirais légèrement plus âgé que moi, à moins que ce ne soit sa large carrure qui ne me trompe. Ses fentes plissées me fusillent avec hargne, visiblement furieux que j’aie interrompu sa petite soirée mélodramatique. Toutefois, ce toit est le mien. S’il ne voulait pas être dérangé, il aurait mieux fait d’en choisir un plus loin.
— Bon, vu que tu vas te dégonfler, dépêche-toi de venir t’asseoir ici, scandé-je en lui indiquant la place libre à mes côtés. Là, en plein milieu, tu vas gâcher le paysage !
— Qu’est-ce qu’une sale gamine stupide peut bien en savoir, si je sauterai ou non ? enrage-t-il.
— Stupide ?! ricané-je avec désinvolture. Ce n’est pas moi qui me la joue Drama Queen accrochée sur le rebord d’un toit.
Sans un mot, il retourne son attention sur la chute vertigineuse qui l’attend et, nerveusement, je tortille la lanière en cuir de mon sac à dos.
Merde, faites qu’il ne saute pas… sinon, je vais forcément avoir des ennuis.
Soudain, le crissement de la première fusée crève le silence lourd. L’aigu de la charge d’artifice fait sursauter mon invité un poil suicidaire et, sans sommation, je le tire de toutes mes forces par la capuche de son pull en me laissant retomber sur la cheminée.
Son crâne cogne le revêtement rougeâtre. Il fourrage sa courte chevelure foncée en pestant. Mais je ne prête déjà plus attention à lui ni à ses vociférations qui m’incriminent.
Seules les couleurs qui explosent m’attirent tel un papillon de nuit. Dressée sur mes genoux, j’admire le ciel s’illuminer. Chaque lueur semble dessiner une œuvre éphémère, flottant dans l’air avant de se dissiper en une pluie scintillante. Les rouges, les bleus, les dorés s’entrelacent dans un ballet hypnotique, éclatant dans un bruissement vibrant.
Le temps se suspend et, si je clos les paupières juste un bref instant, je peux sentir le gilet crocheté de ma mère s’enrouler autour de mes épaules tandis qu’elle me murmure : « Ouvre grand les yeux, Dova. »
Vient le bouquet final.
La nuit s’embrase, explose, comprime mes tympans et je ne peux contenir mon sourire qui s’élargit tandis que je me cramponne de toutes mes forces au rebord pierreux. Puis, enfin, ce flottement. Celui de la dernière fusée qui laisse ensuite le calme des ténèbres reprendre ses droits.
Et mon Graal me parvient : les acclamations d’une foule rassasiée d’émerveillement. L’écho grimpe entre les bâtiments et mon cœur galope à tout rompre.
Je me rappelle des fourmillements qui irradiaient dans chacune de mes phalanges lorsque nous célébrions ce moment, et du visage radieux de mon père qui n’avait d’yeux que pour sa femme, comme si elle était la huitième merveille du monde.
Enivrée par l’odeur de la poudre qui charge l’air, je me laisse retomber contre la cheminée en lâchant un soupir de contentement.
Assis à mes côtés, lui ne semble pas avoir été impressionné. Stoïque, sans expression, il m’observe à grands coups de jugement. Mais je m’en contrefiche. Cet instant m’appartient.
— Qu’est-ce qui t’a fait croire que je n’aurais pas sauté ? gronde-t-il.
Le timbre de sa voix est profond, presque rauque, mais ce n’est pas ce qui suscite ma curiosité. C’est plutôt son accent. Je ne l’ai pas perçu lors de sa première prise de parole, trop absorbée par l’éventualité de voir son squelette fracassé sur le bitume humide en contrebas. Sa tonalité vient des pays de l’Est, sans aucun doute. Elle est empreinte d’une lourdeur reconnaissable. D’une force que l’on ne trouve que chez ceux qui ont traversé des épreuves de la vie, l’âme brûlée. Les syllabes semblent se glisser comme des caresses sur ses lèvres, mais leur profondeur, leur intensité, elles, frôlent l’inquiétude.
— Je n’en savais rien. Je le sentais, c’est tout. Si tu avais vraiment voulu te donner la mort, tu n’aurais pas réfléchi si longtemps.
Ses billes, noircies par l’obscurité, m’analysent longuement.
Je n’aime pas son air froid et ne me sens pas en sécurité. J’ai été galvanisée par le spectacle, mais maintenant que l’euphorie retombe comme un soufflet, je prends conscience qu’il pourrait m’écraser la boîte crânienne contre la cheminée d’une seule main, ou me jeter du toit.
— C’était quoi, ça ? me lance-t-il en pointant le ciel de son nez rectiligne.
— Ce sont les feux de Bonfire Night. C’est une tradition de la vieille ville qui célèbre l’échec de la rébellion de Guy Fawkes.
— Un rebelle ?
— Oui. Il a tenté de tuer le roi et tous ses ministres en plaçant des barils de poudre sous le Parlement. Malheureusement, il a échoué.
Son sourcil se lève.
— Tu n’as pas l’esprit très royaliste pour une Anglaise ?
Mon sourire pointe.
— Non, tu as raison. Je ne suis pas une grande adepte de la monarchie. Encore moins une fan des monarques. Je n’ai jamais été très admirative des gens qui se prennent pour le centre du monde et qui se croient tout-puissants sous prétexte d’être nés avec un nom particulier. Mais, pour ma défense, je suis moitié italienne et, chez les Méditerranéens, il n’est pas rare de finir avec un couteau dans le dos quand on est à la tête du pouvoir.
Manifestement, mes paroles l’inquiètent, vu son front plissé et sa main qui fourrage dans sa chevelure mi-longue et bouclée.
— Cette histoire, on l’apprend jeune. Cette soirée, c’est avant tout pour réunir les familles… Je venais avec la mienne, mais aujourd’hui…
Mon sourire se perd en songeant à ce qu’était la nôtre autrefois et à ce qu’elle est devenue.
— À présent, je viens seule.
— Parfois, il vaut mieux être seul que mal accompagné, tranche-t-il.
J’ignore s’il parle de ma présence, mais je ne relève pas sa pique.
— Et toi, qu’est-ce qui t’a mené… là… sur ce rebord ?
Il hésite tout en grattant le coin de l’ongle de son pouce. Sa nervosité doit être récurrente, vu la plaie profonde qu’il semble prendre plaisir à maltraiter.
— On me croit capable des pires atrocités, et à raison, lâche-t-il sur le bout des dents.
Son crâne bascule contre la pierre chargée d’humidité tandis qu’il contemple le ciel perforé. Son souffle poussif l’enveloppe d’un nuage de vapeur blanchâtre. Sa lourde confidence résonne dans les méandres de ma caboche et, sans savoir pourquoi, ma main tombe sur la sienne.
— Ce n’est pas parce qu’on est capable du pire qu’on ne mérite pas de vivre ou d’être aimé.
Ses pupilles sombrent dans les miennes. Elles semblent perdues, déroutées. Elles m’attirent comme un aimant auquel on ne peut résister, ce qui me pousse à approfondir ma pensée.
— Parfois, on est obligé de faire ce que beaucoup considèrent comme abominable pour une bonne raison.
J’hésite à poursuivre, les accusations de mes camarades de classe bourdonnant dans mes oreilles.
— Moi, j’aime une personne qui est capable de ce genre d’acte, repris-je d’un ton bas. Et quoi que disent les autres, cela ne m’empêchera pas de la chérir du plus profond de mon cœur.
Tout à coup, je prends conscience de sa peau bouillante qui contraste avec le froid de cet automne, le plus rude que j’aie connu. Mortifiée par ce rapprochement inapproprié, je récupère ma paume engourdie par le malaise.
La mâchoire crispée, il continue de me dévisager et j’ai l’impression que le temps s’étire. Que les aiguilles de ma montre se sont figées.
Puis, comme un rappel à l’ordre, l’alarme de mon portable retentit et balaie du revers de la main cet instant suspendu.
Sans perdre une seconde, j’attrape mon sac à dos.
Mon pied fermement ancré sur le premier échelon rouillé, je lance un dernier coup d’œil à cet inconnu immobile qui ne me lâche pas d’une semelle, tel un fauve embusqué dans l’obscurité.
Un bref instant, j’hésite à le quitter, mes incisives attaquant ma lèvre inférieure.
— Tu ne vas pas faire de bêtise en te la jouant Spider-Man avant sa morsure, n’est-ce pas ? lui balancé-je.
— Je croyais que tu ne me pensais pas capable de sauter, me contre-t-il du tac au tac.
Un mince rictus glisse sur mes lèvres en même temps que sur les siennes et, à toute vitesse, je prends la poudre d’escampette. Mes baskets claquent, les marches défilent, mon souffle se raccourcit.
— Hé, la gamine ! s’exclame-t-il, la tête dans le vide.
Suspendue, la nuque cambrée, je l’examine.
— Tu reviendras demain soir ? poursuit-il.
— La gamine a un nom !
— Ah oui, et lequel ?
— Dova ! Et non, je ne viens ici qu’une fois par an pour Bonfire. Mais si tu veux, on se donne rendez-vous l’année prochaine.
— Je repars à Moscou dans quelques heures, mais je serai là dans cinq ans !
Cinq ans ?
Qui prend rendez-vous cinq ans après ?
— Je peux y réfléchir, à condition que je connaisse, moi aussi, ton nom.
Sa réponse tarde, comme s’il pesait le pour et le contre de me donner une information pourtant si simple.
Mes avant-bras commencent à se tétaniser.
Tant pis pour lui, je reprends mon chemin.
— Jayce !
Je relève la tête, surprise, puis souris.
— Je m’appelle Jayce, confirme-t-il d’une voix plus légère.
— Hm… Pourquoi pas Jayce. De toute façon, je n’ai rien à noter à cette date-là dans mon agenda.
Dova
13 ans
"Certaines rencontres sauvent. D’autres détruisent."
Cet automne, vous découvrirez laquelle des deux sera celle de Dova.


